3e États généraux de la révolution numérique
Reprenons le pouvoir !
9 & 10 mars 2018

Reprendre le pouvoir sur les réseaux et les médias sociaux

Les réseaux sociaux sont de nature ambivalente. Ils sont des lieux de démocratie directe, de construction de débats, de libération de la parole pour celles et ceux qui ne la prennent jamais, d’échanges d’idées et de délibération, d’informations. Ils sont aussi des espaces de construction de contre pouvoir face aux dysfonctionnements de la société et de ses institutions, ainsi le hashtag #balancetonporc en visant l’E-réputation d’auteurs de violences aux femmes et de harcèlements, a permis de porter un coup contre l’omerta et la quasi-impunité qui couvrent ces actes.

Mais, en raison des sentiments de désinhibition, d’invulnérabilité et d’hubris qu’ils génèrent, de l’illusion qu’ils donnent de pouvoir d’adresser au monde entier en toute liberté et irresponsabilité, les réseaux sociaux sont aussi l’endroit où prospère la désinformation, la rumeur, une brutalisation inouïe du débat, la haine, le harcèlement et le lynchage en meute.

Sous l’illusion d’égalité entre chaque internaute qui ferait « que de là où on parle » n’aurait plus d’importance, de la fin des hiérarchies, se cache l’inégalité entre ceux qui ont le temps pour saturer le net de leur prose et les autres, et la suprématie acquise par les pervers narcissiques et les imposteurs au sens de Roland Gori, en exploitant nos biais cognitifs. Cette suprématie est illusoire, car sur les réseaux sociaux, on n’est souvent vu que par ceux qui sont déjà d’accord avec soi. C’est le syndrome de la bulle de confirmation.

Les réseaux sociaux conjuguent de manière contradictoire la volonté de protéger et de soigner son E-réputation comme son bien le plus précieux, et une recherche du buzz à tout prix et par tous les moyens : agressivité, brutalité, insultes, menaces de mort, vulgarités, provocations. Plus on tient des propos agressifs et simplificateurs, plus on est considéré comme crédible auprès de sa communauté virtuelle. A la transgression succède la volonté de nuire, de faire taire un individu en le disqualifiant. Les pratiques de harcèlement engendrent un cercle vicieux où ceux qui en sont victimes les reproduisent à leur tour.

L’échange devient une suite de monologue où humour, 2e degré, tendresse et fraternité sont bannis. On est dans le combat virtuel à mort où la capture d’écran d’une faute, d’une erreur ou d’une maladresse de l’ennemie est un moyen de le marquer au fer rouge à vie. La googlisation de son nom fera toujours remonter le tweet, le post, la photo « compromettante ». La règle est la loi du talion conjuguée aux logiques grégaires et claniques.

Comme sur les réseaux sociaux règne la confusion entre vie publique, vie privée, vie professionnelle, toute atteinte à la E-réputation peut entraîner des conséquences désastreuses sur la vie réelle : licenciement, discrimination à l’embauche, mort sociale, dépression, suicide,.

La fachosphère de par son ADN, est à la pointe du côté obscur des réseaux sociaux, mais il faut constater que ces pratiques se généralisent à toute la société. Elles participent d’une fragmentation d’une société où tout ce qui nous divise devient plus fort que ce qui nous unit.

À l’image de la théorie du Chaos où un battement d’aile d’un papillon peut engendrer un cyclone, un simple post ou tweet peut déclencher un emballement viral où on passe de la réprobation argumentée, à l’insulte, à l’atteinte à la vie privée, à la sanction professionnelle, et aux menaces de mort…

La bataille d’idée sur les réseaux sociaux ne se gagne pas qu’à coup réaffirmation de son appartenance politique en investissant les espaces de discussion comme une armée occupe un champ de bataille. Car les citoyens entretenant un « lien faible » avec le débat politique – soit 98% des électeurs – fuient les fils de polémiques, les publications purement politiques où seul compte le commentaire politique de l’actualité. Il est de fait plus efficace d’être dans la contribution à des projets collectifs alternatifs ce qui génère des dynamiques d’échanges sur le registre de l’argumentation plutôt que celui de l’agressivité, ainsi l’enjeu final devient supérieur aux postures et aux oppositions de principe.

C’est pourquoi, sur les réseaux sociaux comme dans le monde physique, il existe un devoir de sortir de l’entre soi, et de faire de la politique en étant là où il faut, au moment où il faut, et avec celles et ceux qu’il faut.

Avec
Nikos Smyrnaios
Nikos Smyrnaios

enseignant chercheur à l’université de Toulouse 3

Ariel Kyrou
Ariel Kyrou

essayiste sur le numérique

Fabien Gay
Fabien Gay

PCF, sénateur